Recrutement inclusif et métiers en tension : ce que montre une étude HEC Paris auprès de 28 acteurs de l'hôtellerie-restauration

Le recrutement inclusif peut réduire durablement le turnover dans l'hôtellerie-restauration, à une condition : réunir en même temps trois éléments. Il faut évaluer les candidats sur des critères comportementaux plutôt que sur l'expérience, s'appuyer sur un intermédiaire de confiance qui absorbe la complexité, et accompagner la personne recrutée pendant ses 90 premiers jours. C'est la conclusion d'un mémoire de recherche mené à HEC Paris en 2026, fondé sur 28 entretiens avec des employeurs et des acteurs de l'emploi.

Par Lucile Pujol, CEO

Publié le · Mis à jour le

Chiffres clés

  • 57 %

    turnover annuel moyen, pondéré par les effectifs, des 23 employeurs étudiés (59 % dans l'hôtellerie, 54 % dans la restauration, 32 % dans le commerce).

    Source : Pujol, HEC Paris, 2026, échantillon de 23 organisations.

  • 3 300 € à 7 900 €

    coût total d'un départ sur un poste opérationnel en hôtellerie-restauration, une fois comptés les coûts directs, la vacance du poste, la baisse de productivité et les coûts cachés. Environ 6 000 € en moyenne.

    Source : modèle de coût élaboré et validé avec 5 organisations de l'échantillon, Pujol, HEC Paris, 2026.

  • 90 %

    part des postes opérationnels jugés difficiles à pourvoir par les employeurs interrogés (87 % dans l'hôtellerie, 93 % dans la restauration, 91 % dans le commerce).

    Source : Pujol, HEC Paris, 2026.

  • 4 sur 23

    nombre d'employeurs de l'échantillon qui ont un programme de recrutement inclusif structuré. 12 n'ont aucune pratique inclusive.

    Source : Pujol, HEC Paris, 2026.

  • Environ 1 %

    taux de conversion entre un CV reçu via un jobboard et une embauche, rapporté par un grand groupe hôtelier dont les abonnements coûtent entre 15 000 et 40 000 € par an et par plateforme.

    Source : entretien, Pujol, HEC Paris, 2026.

Le problème n'est pas le manque de candidats, c'est la durée en poste

Dans l'hôtellerie-restauration, les mêmes postes doivent être pourvus encore et encore. Avec un turnover annuel de 59 % dans les hôtels étudiés, chaque poste se recrute presque une fois par an. Un recrutement qui dure trois semaines ne règle pas la pénurie : il la repousse.

Les employeurs interrogés le savent. La plupart reconnaissent que leurs outils de recrutement fonctionnent mal, mais continuent de les utiliser. L'étude identifie deux mécanismes qui expliquent ce blocage :

  • un mécanisme cognitif : sous la pression opérationnelle, les recruteurs se fient à des signaux simples, comme l'expérience dans le secteur, faute d'alternative plus rapide et visiblement plus fiable ;
  • un mécanisme technique : le critère d'expérience est intégré dans les ATS (logiciels de recrutement) et les jobboards, qui le reproduisent automatiquement, sans décision consciente de quiconque.

Résultat : les mêmes canaux, les mêmes critères de tri, les mêmes départs précoces.

Le vrai coût d'un départ est largement sous-estimé

La plupart des employeurs de l'échantillon ne calculent pas le coût complet d'un départ. Quand on leur demande de l'estimer, ils citent surtout les frais de recrutement directs, et oublient le temps des managers, la formation et la perte de productivité.

Le modèle de coût de l'étude décompose un départ en quatre catégories :

CatégorieHypothèse basseHypothèse haute
Coûts directs (outils, temps de recrutement, entretiens, administratif, formation par le manager)925 €1 365 €
Vacance du poste (2 à 6 semaines)1 583 €4 750 €
Baisse de productivité pendant la formation456 €570 €
Coûts cachés (stress du manager, démotivation de l'équipe, erreurs)329 €1 180 €
Coût total par départ3 294 €7 865 €

Hypothèses : salaire mensuel de 1 900 €, valeur créée par salarié estimée à 158 € par jour. Modèle validé avec deux groupes hôteliers, deux groupes de restauration et une enseigne de commerce. Ces ordres de grandeur rejoignent l'étude de référence de Tracey et Hinkin (Cornell, 2008) sur l'hôtellerie américaine, qui estime le coût moyen d'un départ à environ 5 900 dollars.

Pour estimer ce coût dans votre établissement : calculer le coût du turnover.

À l'échelle d'une entreprise, l'effet est considérable. Un groupe de restauration indépendant de 200 salariés, avec 115 % de turnover, remplace l'équivalent de toute son équipe opérationnelle chaque année, pour un coût estimé à plus de 600 000 € par an.

Trois obstacles freinent le recrutement inclusif

  1. La complexité opérationnelle. Le premier frein n'est ni le coût ni l'image : c'est le temps. Un DRH de groupe de restauration raconte avoir contacté jusqu'à 45 associations différentes pour un seul besoin, chacune avec ses propres démarches. Et dans la plupart des organisations, ce sont les directeurs d'établissement qui recrutent. Ils portent les conséquences de chaque poste vide et privilégient le profil qui leur paraît le plus sûr.
  2. Le stigmate des profils atypiques. Certains employeurs craignent qu'un recrutement présenté comme « inclusif » nuise à leur image ou soit perçu comme une baisse d'exigence par les équipes. Les organisations qui réussissent présentent rarement ces pratiques comme de l'inclusion : elles parlent de meilleur sourcing ou de recrutement plus fiable.
  3. L'absence d'accompagnement après l'embauche. Dans la plupart des hôtels et restaurants étudiés, l'intégration est informelle et dépend entièrement du manager. Quand un recrutement inclusif échoue, l'échec est attribué au profil de la personne plutôt qu'au manque d'accompagnement, ce qui renforce le scepticisme et décourage les tentatives suivantes.

Un exemple de l'étude l'illustre : un restaurateur a sélectionné dix candidats grâce à la méthode de recrutement par simulation (MRS) de France Travail. Six se sont présentés le premier jour. Trois mois plus tard, aucun n'était resté. La sélection avait fonctionné. Personne n'était chargé de la suite.

Les trois conditions d'un recrutement inclusif durable

L'étude conclut que le recrutement inclusif fonctionne quand trois conditions sont réunies en même temps :

  1. Évaluer sur le comportement et la motivation, pas sur l'expérience. L'expérience passée dans le secteur prédit mal la durée en poste. Un hôtel parisien indépendant qui recrute uniquement sur les compétences transférables et l'adéquation culturelle affiche une ancienneté moyenne de 5 ans et 8 mois, contre environ un an en moyenne en Île-de-France selon son DRH.
  2. S'appuyer sur un intermédiaire de confiance. Les employeurs qui ont un programme inclusif actif s'appuient presque tous sur un intermédiaire qui ne se contente pas de fournir des candidats : il gère la présélection, prépare les attentes de chacun et reste présent après l'embauche. C'est la condition la plus déterminante, notamment pour les PME, qui n'ont pas le temps de construire elles-mêmes ces partenariats.
  3. Accompagner les 90 premiers jours. C'est la période où se concentrent les départs précoces. Partout où un accompagnement structuré existe, même informel, les résultats sont meilleurs. Sur un site logistique de l'échantillon, un suivi managérial sur toute la première année a abouti à 0 % de départs à moins d'un an, contre 17 % en moyenne dans le reste du groupe.

Quand l'une de ces conditions manque, le dispositif échoue, et les employeurs en concluent à tort que les profils atypiques « ne tiennent pas ».

Ce qui pousse les employeurs à changer de pratiques

L'étude identifie trois déclencheurs :

  • Rendre visible le coût du turnover. Les organisations les plus avancées avaient toutes chiffré ce que leur coûtait leur mode de recrutement. Chez une enseigne de commerce, ce calcul a débloqué un budget pour de nouveaux canaux et un accompagnement à l'intégration.
  • Avoir vécu une première embauche atypique réussie. Une expérience concrète convainc davantage qu'un argument de principe. Les managers concernés deviennent souvent les meilleurs défenseurs de la démarche en interne.
  • Disposer d'un intermédiaire de confiance. C'est le déclencheur le plus universel : il fonctionne même en l'absence des deux autres.

L'obligation d'emploi de travailleurs handicapés (6 % de l'effectif pour les entreprises de 20 salariés et plus) joue parfois un rôle d'amorce, mais ne suffit pas seule à faire évoluer les pratiques.

Recommandations

Pour les employeurs de l'hôtellerie-restauration et du commerce :

  • traiter le recrutement inclusif comme une stratégie de rétention, pas comme une action RSE ;
  • évaluer ses canaux de recrutement sur la durée en poste des personnes recrutées, pas sur le volume de candidatures ;
  • choisir un partenaire intermédiaire et approfondir la relation, plutôt que de multiplier les contacts superficiels ;
  • considérer les 90 premiers jours comme une étape à part entière du recrutement. Cela peut ne rien coûter : un restaurant indépendant de l'échantillon fait passer chaque nouvelle recrue par tous les postes la première semaine, ce qui réduit nettement les départs précoces.

Pour les acteurs publics : mesurer et financer le maintien dans l'emploi à 90 jours et à 6 mois, et pas seulement le taux de placement. Simplifier l'accès à la MRS et à la POEI, et désigner un acteur responsable du suivi après chaque placement.

Méthodologie

Étude qualitative multi-cas menée entre janvier et mai 2026. 28 entretiens semi-directifs de 30 à 60 minutes :

  • 23 employeurs : 9 hôtels, 6 groupes de restauration et 8 enseignes de commerce, de la PME indépendante au groupe international de plus de 290 000 salariés ;
  • 5 acteurs de l'écosystème : la DGEFP (deux représentants), l'UNAI, Each One et France Travail.

Les entretiens ont été intégralement retranscrits, puis analysés de façon thématique. Les données chiffrées partagées par les organisations (turnover, coûts, part de postes difficiles à pourvoir) ont été agrégées et pondérées par les effectifs. Toutes les organisations sont anonymisées.

Limites. L'échantillon est majoritairement urbain (Île-de-France et grandes villes) et peut surreprésenter les employeurs déjà ouverts à ces sujets. Les effets sur la rétention reposent sur les déclarations des employeurs, et non sur des données de paie. Une étude longitudinale, avec un suivi à 30, 90 et 180 jours, serait nécessaire pour les mesurer précisément.

Pourquoi Adesty s'appuie sur cette étude

Adesty est née de ce travail de recherche. Son modèle reprend les trois conditions identifiées : un matching fondé sur le comportement et la motivation, un rôle d'intermédiaire qui prend en charge la complexité pour l'employeur, et un accompagnement du talent et du manager pendant 6 mois après l'embauche. Adesty mesurera la durée en poste de chaque recrutement à 30, 90 et 180 jours, et publiera ces résultats.

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Questions fréquentes

Le recrutement inclusif réduit-il vraiment le turnover ?

Selon cette étude, oui, à condition de réunir trois éléments : une évaluation fondée sur le comportement et la motivation, un intermédiaire de confiance et un accompagnement pendant les 90 premiers jours. Sans l'un des trois, les départs précoces restent aussi fréquents qu'avec un recrutement classique.

Combien coûte un départ dans l'hôtellerie-restauration ?

Entre 3 300 € et 7 900 € pour un poste opérationnel, environ 6 000 € en moyenne, une fois comptés les coûts de recrutement, la vacance du poste, la formation et les coûts cachés. Ce chiffre vient d'un modèle validé avec cinq organisations du secteur.

Pourquoi les employeurs ne changent-ils pas leurs méthodes de recrutement ?

Par manque de temps, et parce que le critère d'expérience est intégré dans les outils (ATS, jobboards) qui le reproduisent automatiquement. La plupart des employeurs ne calculent pas non plus le coût complet du turnover, ce qui affaiblit l'argument financier en faveur du changement.

Pourquoi les 90 premiers jours sont-ils décisifs ?

C'est la période où se concentrent les départs précoces. L'étude montre que, sans personne chargée de suivre la nouvelle recrue et son manager, même des candidats bien sélectionnés repartent rapidement.

Où lire l'étude complète ?

Le mémoire complet, en anglais, est disponible en PDF : « What Social Innovation Mechanisms Can Durably Address Hard-to-Fill Occupations? The Case of Inclusive Hiring Practices in the French Hospitality Industry », Lucile Pujol, HEC Paris, 2026.

Sources

  1. Pujol, L. (2026). What Social Innovation Mechanisms Can Durably Address Hard-to-Fill Occupations? The Case of Inclusive Hiring Practices in the French Hospitality Industry. Mémoire de master, HEC Paris (Sustainability and Social Innovation), sous la direction de B. Faivre-Tavignot.
  2. Tracey, J. B. et Hinkin, T. R. (2008). Contextual factors and cost profiles associated with employee turnover. Cornell Hospitality Quarterly.
  3. Bauer, T. N. et al. (2007). Newcomer adjustment during organizational socialization: A meta-analytic review. Journal of Applied Psychology, 92(3).
  4. Sackett, P. R. et al. (2022). Revisiting meta-analytic estimates of validity in personnel selection. Journal of Applied Psychology.
  5. France Travail (2025). Enquête Besoins en main-d'œuvre.